Published 2 févr. 2026 ⦁ 5 min read

Comment traduire efficacement les romans multilingues

Le monde de la littérature multilingue offre aux lecteurs une riche tapisserie de langues, de cultures et d'histoires. Mais comment cette complexité peut-elle être traduite efficacement sans effacer son authenticité ou diminuer son essence ? La renommée universitaire et traductrice Sheila Mahadevan a abordé cette question lors d'une discussion captivante organisée par le British Center for Literary Translation. En se concentrant sur sa traduction récente du Journal secret de Lakshmi d'Ari Gautier, Mahadevan a révélé les dynamiques complexes de la traduction de la littérature indienne multilingue écrite en français.

Cet article explore les principaux enseignements de la session, en approfondissant l'interaction entre le multilinguisme, la théorie de la traduction et la préservation culturelle. Il examine les stratégies innovantes de Mahadevan et élargit les implications plus larges pour les lecteurs et les traducteurs naviguant dans ce paysage complexe.

Traduire les romans multilingues : le défi de la complexité

Lors de la traduction d'un roman multilingue, la tâche n'est pas simplement linguistique ; elle est culturelle, historique et profondément politique. L'expérience de Mahadevan en traduisant le Journal secret de Lakshmi illustre cette interaction complexe. Le roman, écrit par Ari Gautier, est situé à Pondichéry, une ancienne colonie française en Inde, et est un texte hybride entrelacé de français, de tamoul, d'anglais et du créole de Pondichéry.

La littérature multilingue est plus qu'un simple mélange de langues - c'est souvent le reflet de l'histoire, du colonialisme et de l'identité. Gautier, par exemple, utilise le français pour mettre en évidence l'histoire coloniale de Pondichéry tout en tissant le tamoul et l'anglais pour refléter la réalité linguistique moderne de la ville. Pour Mahadevan, le défi était de préserver cette essence multilingue tout en assurant la lisibilité pour les lecteurs anglophones.

« Je voulais conserver les agendas politiques et culturels du texte source », a expliqué Mahadevan, « sans compromettre son accessibilité ou l'expérience du lecteur. »

Un prisme inversé : le concept de transcréation

L'un des concepts clés que Mahadevan a introduit était la « transcréation », un terme enraciné dans les traditions de traduction indiennes. Contrairement aux notions traditionnelles de traduction, qui se concentrent sur la fidélité et l'exactitude, la transcréation met l'accent sur la créativité et la transformation. Mahadevan a comparé ce processus à la réincarnation, où les éléments sont conservés mais radicalement transformés dans leur nouveau contexte.

Dans le Journal secret de Lakshmi, Gautier lui-même s'engage dans une forme de transcréation. Le roman s'inspire largement de l'épopée indienne Mahabharata, réimaginant ses thèmes et ses personnages dans un cadre moderne de Pondichéry. Mahadevan, à son tour, a adopté une approche transcréative dans sa traduction. Par exemple, elle a conservé des mots français dans la version anglaise pour mettre en évidence l'héritage français du roman et a même ajouté des mots tamouls pour souligner le contexte culturel de certains dialogues.

Cette stratégie remet en question les idées traditionnelles de la traduction comme un transfert un-à-un. Au lieu de cela, elle devient un acte de préservation culturelle et d'interprétation créative.

Le contexte historique et politique de Pondichéry

Comprendre le contexte historique de Pondichéry est essentiel pour apprécier la richesse du roman. En tant que ancien territoire français, Pondichéry était autrefois un centre de la langue et de la culture françaises. Cependant, après l'indépendance de l'Inde, l'influence française dans la région a diminué considérablement. Le tamoul et l'anglais dominent maintenant le paysage linguistique, et le français est rarement parlé ou lu.

Mahadevan a souligné la tension entre l'effacement et la préservation dans la Pondichéry postcoloniale. D'une part, les noms de routes et les monuments coloniaux ont été remplacés par des équivalents indiens, reflétant un effort pour affirmer l'identité postcoloniale. D'autre part, les efforts de préservation du patrimoine français - tels que les panneaux de signalisation bilingues et la restauration de l'architecture française - indiquent un désir de maintenir l'héritage culturel unique de Pondichéry.

Le roman de Gautier, comme l'a noté Mahadevan, peut être considéré comme un acte littéraire de préservation du patrimoine français, mettant en lumière le passé français oublié de Pondichéry. De même, la traduction de Mahadevan honore cet agenda en conservant le vocabulaire et les références français, garantissant que les nuances culturelles du roman ne sont pas perdues dans la version anglaise.

Stratégies multilingues en traduction

Mahadevan a employé plusieurs stratégies innovantes pour traduire le multilinguisme du Journal secret de Lakshmi :

1. Conserver le vocabulaire français

Pour préserver l'héritage français du roman, Mahadevan a choisi de conserver les mots français tout au long de sa traduction. Cette décision reflète la nature hybride de l'histoire de Pondichéry et perturbe la fluidité du texte anglais, faisant écho aux tensions historiques entre les puissances coloniales française et anglaise.

2. Ajouter des mots tamouls

Dans plusieurs cas, Mahadevan a ajouté des mots tamouls à la traduction anglaise, même s'ils n'étaient pas explicitement présents dans le texte source français. Par exemple, elle a traduit « maman » (français pour « maman ») en « amma » (tamoul pour « maman ») pour refléter la réalité culturelle d'une scène se déroulant dans un village de langue tamoule.

3. Naviguer dans le créole de Pondichéry

L'un des aspects les plus difficiles de la traduction était de capturer le créole de Pondichéry, une fusion unique du français et du tamoul. Plutôt que de créer un équivalent anglais hybride, Mahadevan a reconnu la singularité du créole en le standardisant en anglais mais en fournissant des notes explicatives pour mettre en évidence son importance culturelle.

Écrire entre les langues : deux études de cas supplémentaires

Au-delà de Gautier, la recherche de Mahadevan explore d'autres écrivains indiens qui s'engagent dans le multilinguisme :

1. Manohar Rai Sardesai (Goa)

Sardesai, un écrivain goanais, a écrit en konkani et en français pendant la domination coloniale portugaise de Goa. Profondément influencé par la littérature française, il a traduit des œuvres françaises en konkani pour rajeunir la tradition littéraire de la région. Son écriture a brouillé les frontières entre la traduction et l'écriture créative, transformant la littérature française en un outil de résistance anticoloniale.

2. M. Mukundan (Kerala)

Mukundan, un écrivain malayalam du Mahé (un autre ancien territoire français), a tissé des influences françaises dans son écriture. Sa nouvelle Radha seulement Radha est une transcréation de thèmes existentialistes français, s'inspirant d'écrivains comme Camus et Sartre. Fascinant, Mukundan a plus tard auto-traduit cette histoire en français, expérimentant la façon dont le langage transforme l'identité d'une œuvre.

Les implications plus larges du multilinguisme

Le travail de Mahadevan met en lumière le vaste potentiel du multilinguisme dans la littérature et la traduction. Les textes multilingues défient le traducteur de dépasser l'équivalence linguistique et de s'engager avec les nuances culturelles, historiques et politiques. Ils exigent également une participation active des lecteurs, qui doivent naviguer entre les langues et les références culturelles.

Pour les traducteurs, cela signifie repenser les méthodes traditionnelles et adopter des stratégies créatives. Comme l'a démontré Mahadevan, la traduction peut être un acte de préservation, d'innovation et même de résistance.

Points clés à retenir

  • Transcréation comme réincarnation : Traduire les romans multilingues nécessite créativité et transformation, semblable à la réincarnation, où les éléments sont à la fois conservés et renés.
  • Préservation culturelle : Conserver le vocabulaire français et ajouter des mots tamouls dans la traduction peut préserver l'essence culturelle et historique d'un texte.
  • Défis multilingues : Traduire les langues hybrides comme le créole de Pondichéry nécessite d'équilibrer la standardisation avec la reconnaissance culturelle.
  • Influences littéraires diverses : Des écrivains comme Sardesai et Mukundan montrent comment la littérature française a façonné les traditions régionales indiennes, créant des canons littéraires hybrides.
  • Participation du lecteur : Les textes multilingues invitent les lecteurs à agir comme traducteurs, naviguant entre les langues et les références culturelles.
  • La traduction comme activisme : Traduire les littératures minoritaires peut remettre en question les récits dominants et apporter des traditions négligées à des audiences mondiales.

Conclusion

L'art de traduire les romans multilingues va au-delà de l'exactitude linguistique. C'est un processus transformateur qui relie les cultures, préserve les histoires et redéfinit la littérature. Le travail de Sheila Mahadevan sur le Journal secret de Lakshmi exemplifie le pouvoir de la traduction d'honorer la complexité du multilinguisme tout en engageant un lectorat mondial.

Dans un monde de plus en plus interconnecté, la littérature multilingue nous rappelle qu'aucune langue n'existe en isolation. Comme l'a dit une fois Octavio Paz, « Aucun style n'a jamais été national. Les styles passent d'une langue à l'autre. » Grâce à la traduction, nous pouvons célébrer cette fluidité et embrasser la riche tapisserie des traditions littéraires mondiales.

Source : « Écrire entre les langues : traduction et multilinguisme dans l'écriture francophone indienne » - British Centre for Literary Translation, YouTube, 2 décembre 2025 - https://www.youtube.com/watch?v=mUrOCJcih2w